Comment manier l'art d'être grand-parent ? / PODCAST Jambon coquillettes #9

Comment manier l'art d'être grand-parent ? / PODCAST Jambon coquillettes #9
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S’il est une relation que le Covid a particulièrement chamboulée, c’est bien celle entre petits-enfants et grands-parents. L’occasion de revenir sur leur place dans la vie de nos enfants et de s’interroger sur l’art d’être grand-parent. Avec nous dans ce 9ème épisode du podcast Jambon Coquillttes, Monique Desmedt, grand-mère de 10 petits-enfants de 5 à 16 ans. Psychologue et médiatrice, elle assure l'écoute téléphonique « Allô grands-parents » mis en place par l’association de l’École des grands parents Européens et nous parle de son expérience d’écoutante ainsi que de son propre rôle de grand-mère.




LIENS

LE CONCEPT DU PODCAST JAMBON COQUILLETTES

« Il faut tout un village pour élever un enfant » : ce proverbe africain nous rappelle combien l’éducation est une affaire de solidarité et se nourrit de personnes dont s’inspirer. En quête de réponses et curieux des savoirs qui circulent ci et là, Jambon Coquillettes interroge des professionnels de l’enfance sur leur expertise, mais également sur leur propre expérience de parents. L’occasion d’élargir son horizon et de s’enrichir du vivant où s’entremêlent théorie, tâtonnements, petits échecs et grandes joies. Bienvenue sur Jambon Coquillettes !



LE TEXTE DE L'INTERVIEW

 Anne-Laure Troublé : Bonjour Monique !

Monique Desmedt : Bonjour Anne-Laure !

A.-L. T. : Alors le Covid a mis à rude épreuve les relations entre petits-enfants et grands-parents. Ces derniers en ont-ils souffert ?

M. D. : Oui, ils ont beaucoup souffert, les grands-parents. Parce qu'ils ont été complètement privés de leurs petits-enfants, du moins physiquement, et de façon brutale. Et c’est une situation qui concernait beaucoup de grands-parents, environ 40 % qui, jusque là, s'investissaient dans la prise en charge de leurs petits-enfants. Ça pouvait être de façon ponctuelle, pour les vacances, ou alors de façon plus régulière, pour les transports ou pour les gardes du mercredi, etc. Et brusquement, ils ont été privés de ce volet dans leur rôle. Le motif invoqué était, nous le savons tous, leur fragilité et leur vulnérabilité, supposées ou vérifiées en regard de leur âge.

A.-L. T. : Et donc c'était, quelque part, justifié, quand même.

M. D. : Peut-être était-ce justifié. Enfin, certains grands-parents ne l'ont pas vu comme cela. Je vais en parler. Alors qu'ont ressenti les grands-parents, en tout cas les grands-parents que je connais autour de moi, et les grands-parents, aussi, que j'ai aussi l'occasion, de façon presque journalière, d'écouter dans le cadre de « Allô grands-parents » à l'École des Grands-Parents ? Voici un peu ce qu'ils nous ont dit, concernant leur ressenti. Tout d'abord, une inquiétude pour eux-mêmes, leur peur, aussi, de contracter le Covid. Ils ont aussi ressenti de l'inquiétude pour leurs enfants : inquiétude pour la santé de leurs enfants, inquiétude, beaucoup, pour leur emploi. Parce que ces enfants, lorsqu'ils avaient la chance de pouvoir continuer à travailler, ce qui n'était pas toujours le cas, ils ont dû travailler souvent en télétravail. Et donc ils ont dû assumer à la fois la garde des enfants, les tâches ménagères, le télétravail. Avec les enfants à domicile, je pense que c'était une mission quasi impossible. Un autre sentiment, aussi, dont ils nous ont parlé, ce qui est apparu, c'est un sentiment de perte, plus profondément. Une grand-mère me disait encore ce matin : « J'ai ressenti une grande solitude et je sens que j'ai beaucoup vieilli depuis cette pandémie. »

A.-L. T.: Il y a des traces qui resteront ?

M. D. : Je pense, oui. Et des grands-parents qui ont du mal, maintenant, à sortir, parce qu'ils ont été enfermés pendant longtemps, qu'ils n'osent plus aller à l'extérieur. Comme si l'extérieur était toujours source de menace, si vous voulez.

A.-L. T. : Oui.

M. D. : Alors ce qu'ils ont ressenti, aussi, c'était donc ce sentiment de perte. Mais aussi, ils se sont sentis, parfois, assimilés aux personnes de grand âge. Il y a eu une sorte d'amalgame, parfois.

A.-L. T. : Oui, je crois que… Oui, j'en ai beaucoup entendu parler, en fait. Il y a vraiment le grand âge, les arrière-grands-parents, on peut dire, qui, eux, souvent, sont en maison, en institut, en Ehpad, et vraiment très, très fragiles, et puis tous ces grands-parents encore actifs, entre guillemets.

M. D. : Exactement, oui. Alors certains se sont rebellés, mais la plupart d'entre eux, ils se sont résignés. Et c'était d'autant plus difficile d’accepter cette vulnérabilité que, jusqu'à présent, ils assumaient des charges auprès des petits-enfants, et aussi, parfois, auprès de leurs propres parents âgés, dépendants. Et dans cette société qui privilégie la jeunesse, l'avenir, le futur, certains grands-parents se sont sentis complètement lâchés. Et notre autre association est intervenue aussi pour porter la parole des grands-parents, pour exprimer l'importance des grands-parents dans la construction de l'enfant et tout ce que les grands-parents faisaient à ce niveau-là. Par exemple pour la garde des enfants, pour les aides financières. Toute la solidarité qui s'exerçait dans la famille jusqu'alors.

A.-L. T. : D’ailleurs, ça m'amène à ma deuxième question, plus générale : quel est, selon vous, le rôle des grands-parents dans l'éducation des petits-enfants ?

M. D. : Alors, le rôle des grands-parents… Je pense que le rôle des grands-parents est peut-être en second, par rapport à l'éducation. Parce que l'éducation, pour moi, elle appartient aux parents. Ça, c'est clair. Ce sont les parents qui détiennent l'autorité parentale, cette autorité qui est définie par la loi : article 372, je crois. C'est une loi qui précise les contours, qui délimite les droits, les devoirs vis-à-vis de l'enfant. Ça, c'est clair. Mais les grands-parents n'ont pas de statut juridique, concernant cette obligation. Ils n'ont pas à assurer cette fonction éducative, même si parfois ils sont tentés de le faire. Parce que certains, et surtout des grands-mères, nous disent : « On a de l'expérience, on sait comment, on l'a fait. »

A.-L. T. : Oui, de s’immiscer, de donner des conseils.

M. D. : Oui, exactement, des conseils. Et moi je me dis, c'est tant mieux, si on n'a pas de rôle dans l'éducation puisque, en tant que grands-parents, si on est dégagés de ce rôle éducatif, on a notre place dans un autre rôle, qui sera un rôle plutôt d'affection, de complicité, de transmission aussi. Transmission de l'histoire, transmission de valeurs, insertion de l'enfant dans la famille, etc. Donc on a un rôle différent, un rôle en second. Bon, avec des règles, aussi. Lorsque les enfants sont chez nous, on a nos propres règles. Mais les règles des parents font quand même autorité. Ce sont les parents qui ont toujours le rôle de l'autorité. Et une grand-mère me disait : « J'ai appris à me taire. Même si je ne suis pas d’accord, je sais me taire. »

A.-L. T. : Souvent, on peut avoir été un parent, des parents, peut-être pas assez présents, peut-être trop stricts, mais on peut être des grands-parents différents, dans une autre relation, plus zen, plus apaisée, moins exigeante.

M. D. : On n'a pas ces enjeux que peuvent avoir les parents au niveau des projets concernant leurs enfants. Et ça, c'est important pour nous, de se dire qu'on n'a pas ces enjeux. Donc on est beaucoup plus à l'aise, plus détendus, et place au plaisir d'être ensemble, place à la complicité, aux moments passés. Et pourquoi pas, aux apprentissages qui sont transmis, mais de façon réciproque, parce que les petits-enfants aussi nous transmettent beaucoup de choses. Il y a beaucoup de choses qu’ils savent faire et qu'on ne sait pas faire, qu’on n'a pas appris à faire. Je voulais ajouter aussi qu'il ne faut pas oublier que les petits-enfants appartiennent à deux lignées, avec parfois aussi deux cultures, deux modes éducatifs. Et donc ça suppose, pour les grands-parents, beaucoup de délicatesse et de recul, et de distance par rapport à ces deux éducations possibles. En faisant confiance. Je pense qu‘il faut faire confiance aux parents. On a été aussi parents, avec nos difficultés, nos faiblesses, incertitudes et puis nos choix. Et puis, à leur tour, nos enfants deviennent parents. Alors respectons-les et surtout, faisons-leur confiance.

A.-L. T. : Parce que c'est vrai qu'il faut trouver la juste place entre ne pas être trop éloigné et pas non plus être trop présent et trop donneur de leçons. C'est un équilibre précaire, un peu !

M. D. : Oui, c'est toujours entre présence et puis envahissement, en quelque sorte. On est  souvent sous la ligne de crête, nous, les grands-parents.

A.-L. T. : Et vous avez l'impression que les grands-parents ont conscience, justement, de ce rôle qu'ils doivent jouer et des limites ?

M. D. : La plupart des grands-parents, oui, ont conscience de ces limites. Bien sûr ! Ils ont tout à fait conscience de ça. Et par contre, ce qui se passe, c'est qu'ils se rendent compte que les modèles éducatifs ont changé.

A.-L. T. : Ah ! C’est intéressant !

M. D. : Certains comportements des enfants peuvent les interroger aussi, voire les inquiéter. Je pense en particulier au temps passé devant les écrans, n’est-ce pas ? Et alors, que dire ? Que faire ? Lorsque les enfants sont chez nous, effectivement, on peut réagir, on peut avoir ses règles. Mais lorsqu'il s'agit d'enfants qui se trouvent chez les parents, on ne peut rien dire. Et puis il faut penser aussi que l'éducation va se transmettre. On va essayer de transmettre certaines valeurs, etc. Certains modes de vie, peut-être. On va essayer de transmettre tout ça, mais la transmission ne va pas se faire de façon – comment vous dire ? –, de façon exacte. On ne va pas transmettre le même. Il ne va pas y avoir reproduction, l'éducation se transformant. Et chaque génération se réinvente. Et ça, c'est important, pour nous les grands-parents, de se le dire.

A.-L. T. : Et justement, à l'écoute téléphonique que vous assurez, vous aidez, comme ça, des grands-parents, à savoir quelle position prendre, à savoir comment se comporter ou les guider un peu ?

M. D. : On aide les grands-parents à trouver leur place, à exprimer d'abord leurs difficultés, à exprimer aussi leurs interrogations par rapport à leur rôle. La demande des grands-mères, c’est souvent la suivante : « Je ne vois plus mes petits-enfants, je veux les voir, comment faire pour les voir ? »

A.-L. T. : Oui.

M. D. : Surtout des grands-parents qui sont privés complètement, ou partiellement, de leurs petits-enfants, ou qui les voient très peu. C'est une perte complète, ou une distanciation, qu’ils subissent, toujours.

A.-L. T. : Et vous, comment ça s'est passé pour vous, la première fois que vous avez été grand-mère, comment vous avez appréhendé ce rôle ? Comment…?

M. D. : Eh bien comme j'étais déjà à l’École des Grands-Parents… 

A.-L. T. : Ah oui, déjà ! 

M. D. : C’était plus facile de comprendre qu'il fallait que je reste à ma place et que je laisse le couple parental faire ses premières armes, et se retrouver, avant d'aller prendre le bébé dans les bras. C'est ma fille, qui m'a donné le bébé pour que je le prenne dans les bras. Mais je n'ai pas sollicité. J'ai trouvé que c’était très, très important, ce moment-là, où on devient grand-mère pour la première fois. Effectivement, on change de place. On n'est pas à la première place. Il y a une autre famille qui est là aussi. Il n'y a pas que la nôtre. Il y a deux lignées. Et c'est quand même du bonheur. De toute façon, c'était du bonheur, même si la présence physique n'est pas tout de suite au moment de la naissance, c'est merveilleux.

A.-L. T. : Mais il vous est déjà arrivé de vouloir intervenir et de vous retenir ? De devoir contrôler un peu l'envie de vous immiscer, ou de donner des conseils ?

M. D. : Oh oui, il m'est arrivé quelques fois, notamment en ce qui concerne la nourriture. Je trouve que les moments à table sont des moments importants, ce sont des moments de plaisir. Mais c'est des moments aussi où il y a des règles. Et donc des enfants qui ne veulent pas manger, qui sortent de table. Ce sont des choses qui m'agaçaient un petit peu, qui me choquaient un petit peu. Donc là, j’ai donné les règles, qui n’étaient pas toujours bien appréciées par les petits-enfants, mais je me suis permis de le faire. Ou alors, au niveau éducatif, aussi, des enfants qui lisent peu. J'aurais aimé qu'ils lisent davantage, mais là, je me suis heurtée aussi à mes propres limites. Je n'ai pas à avoir de projets pour les enfants, ce ne sont pas mes projets. Donc voilà ce qui s'est passé. Ce qui a été compliqué, c'est les écrans, aussi. C'est vrai qu’ils ont tendance, les plus grands, à être sur les écrans sans demander l'autorisation et sans qu'il y ait nécessairement des limites de temps. Je me suis permis aussi d'intervenir.

A.-L. T. : Donc ça, c’est les règles qu'on applique chez soi quand on a ses petits-enfants, j'imagine qu'on peut construire. Et puis après, il y a quand on est chez ses propres enfants, dans la famille de ses enfants, avec ses petits-enfants, où là, on se doit de respecter les règles de la famille.

M. D. : Tout à fait. Oui, effectivement, ça se passe comme ça. Ce sont des temps différents et je pense que ça ouvre aussi les enfants à l'altérité, à la tolérance. On ne fait pas la même chose chez papi-mamie que chez papa-maman. Voilà. Donc c'est une ouverture, aussi, pour les enfants, et ils ne sont pas malheureux, ils ne sont pas frustrés. Ils comprennent très, très vite quelles sont les règles.

A.-L. T. : Et donc, de ce que vous dites, c'est que les problématiques principales des grands-parents que vous avez au téléphone, c'est d'être écartés, éloignés de leurs petits-enfants. C'est quelque chose qui est très lourd.

M. D. : C’est leur grande souffrance. Leur grand désir, c’est  retrouver des relations sereines avec les petits-enfants. Alors donc, à l'écoute, au téléphone, pour revenir à cette question, si vous voulez, on n'est pas là pour donner nécessairement des conseils aux grands-parents, on n'a pas à les conseiller. Ce qu'on va faire, c’est…On va les écouter. On va valoriser leur démarche, aussi. Parce que ce n'est pas une démarche facile, de téléphoner pour dire qu'on est en difficulté. D'ailleurs, beaucoup de grands-parents n'en ont pas parlé, de leurs difficultés. Ils ont des amis à qui ils n'ont pas parlé de leurs soucis. Nous, en tant qu’écoutantes, on est là pour leur permettre d'exprimer tout ça, pour légitimer la souffrance – l’accueillir, la souffrance –, et après, travailler sur le « Comment on est arrivé là ? ». On va replacer tout le litige dans l'histoire familiale. Est-ce qu'il s'agit de tensions avec la belle-fille ? Est-ce qu'il s'agit du choix du conjoint, qu'on n'a pas accepté ? Est-ce qu’ils appliquent une éducation est différente ? Il y a beaucoup de causes, en fait. Il y a un faisceau de causes, de difficultés. Il peut y avoir aussi des tensions qui se sont alimentées, au cours du temps, et peut-être s'interroger sur remettre en cause… Mais sans, peut-être, en tant qu‘écoutante, sans culpabiliser ni les parents, ni les grands-parents, d'ailleurs. Là, l'autre jour, j'avais par exemple… C'était une grand-mère – ce sont les grands-mères, qui s'expriment davantage. Les grands-pères sont là aussi, mais sont un peu en retrait par rapport aux grands-mères. Ça, il faut le dire, quand même. J'avais une grand-mère qui était en grande tension avec sa belle-fille. Elle voyait très peu ses deux petits-enfants, qui ont 5 ans et 3 ans. En fait, cette grand-mère a un fils unique. Elle a divorcé quand ce fils avait 2 ans et demi et elle m'a dit que cette relation avec ce fils est devenue fusionnelle. Ç’a été l'homme de la maison. Ils s'entendaient très, très bien. Et lorsque, bien sûr, la belle-fille est arrivée, patatras ! Voilà, ç‘a été très compliqué, son fils a pris la cause, a soutenu sa belle-fille contre elle, etc. Et là, la tension est énorme, énorme. Donc on était dans la rivalité belle-mère/belle-fille, mais elle a bien compris qu'elle, elle avait une relation beaucoup trop forte, trop fusionnelle avec son fils. Et que la séparation ne s'était pas faite comme elle aurait dû se faire, bien sûr.

A.-L. T. : Oui.

M. D. : Alors donc, nous, on va aider les personnes en grande souffrance à devenir acteurs, à quitter la plainte, d'abord. Parce que souvent, ils sont quand même dans la souffrance, mais aussi dans la plainte. À quitter les préjugés, pour devenir acteurs de changement. Qu'est-ce qu'on pourrait faire pour que les choses changent ? Qu'est-ce que l'autre peut vivre de la situation, aussi ? Essayer de se mettre à la place de l'autre, qui peut-être est diabolisé, devenu le mauvais objet. Que peut-on faire pour changer les choses ? Parce que, avoir accès à ses petits-enfants, ce n'est pas possible si on n'établit pas la confiance avec les parents. Ce sont les parents qui vont ouvrir ou fermer les portes aux petits-enfants. Et ça, on leur dit de façon très récurrente, on va dire. Oui. Parce que parfois, ils veulent avoir des bonnes relations avec des petits-enfants, en disant : « Ça nous est égal, même si on ne s'entend pas avec les parents, ce n'est pas grave. Nous, ce qu'on veut, c'est les petits-enfants. »

A.-L. T. : En tant que parent, on peut essayer de comprendre que même si on ne s'entend pas très bien avec ses propres parents, quand même privilégier et sauvegarder cette relation entre nos enfants et nos parents.

M. D. : Oui, très important pour l'enfant. Il faut mettre l'enfant au centre.

A.-L. T. : Voilà. Un peu comme dans un divorce, quand on doit privilégier absolument le lien entre le père et les enfants, même si on est divorcés, même si… Il est important de garder cette relation quand même entre le père et les enfants comme entre les grands-parents et les petits-enfants.

M. D. : Tout à fait. Pour la construction de l'enfant, pour son épanouissement, c'est très important. Mais ce n'est pas facile pour les parents quand il y a un contentieux qui date de plusieurs années. Un gros ressentiment. Le travail est aussi à faire par les parents et pas seulement par les grands-parents.

A.-L. T. : C'est ça.

M. D. : Lorsque les parents sont d'accord, on peut les regrouper, en quelque sorte, les rencontrer, dans le cadre d'une séance, enfin d'un entretien de médiation…

A.-L. T. : Ah, vous faites ça aussi ?

M. D. : Oui, on fait ça, à l'École des Grands-Parents, aussi. On a un service de médiation intergénérationnelle.

A.-L. T. : D'accord. Et vous arrivez à dénouer, comme ça, des blocages ?

M. D. : Je crois que les blocages qui se sont faits pendant des années et des années, c'est difficile de renouer ce qui a été dénoué. C'est très long. Il faut un travail avec les grands-parents. Il faut aussi un travail avec les parents. Quelquefois, la médiation, elle peut être très opérante très rapidement, dans la mesure où le grand-parent fait une démarche, déjà. Une démarche de retrouver la confiance, retrouver le dialogue. Et c'est ça l’important, que le grand-parent qui nous consulte puisse faire la démarche vers les parents. Et lors de la médiation, on est amenés aussi à écrire aux parents pour leur proposer de nous parler un peu de la façon dont ils vivent la situation, et de voir comment les choses pourraient changer. Toujours au bénéfice des enfants, bien sûr, pour qu'ils puissent avoir accès à leurs grands-parents. Là, hier, j'avais justement, au téléphone, les parents. J'avais vu les grands-parents, au départ. Les grands-parents disant : « On a très peu de contacts avec nos petits-enfants. » Ils étaient beaucoup dans la plainte, et dans le désarroi, parce qu'ils pensaient que leur fille – leur fille unique, en fait – ne souhaitait pas qu'ils aient des contacts avec les petits-enfants. Et là, j'ai eu la maman, qui m’a dit : « Mais je crois qu'ils se trompent. Ils peuvent venir voir les enfants quand ils veulent mais, cependant, ce qui se passe, c'est qu'ils privilégient l'un des enfants au détriment d'un autre. Il va falloir qu'ils acceptent d'avoir les deux enfants en même temps et de ne pas faire d'injustice et de comparaisons entre les enfants. » Voilà le bémol que les parents mettaient dans la relation entre grands-parents et petits-enfants. Donc on va pouvoir un peu travailler ça, aussi, avec les grands-parents.

A.-L. T. : Oui, c'était une question qui me venait, d'ailleurs. C’est que j'imagine que, en tant que grand-parent, on peut avoir des préférences ou des complicités plus fortes avec certains petits-enfants plutôt que d'autres.

M. D. : On n'a pas la même relation avec chacun des petits-enfants. Chacun est différent.

A.-L. T. : Et puis les âges, aussi. Les âges. Les tout-petits, les ados.

M. D. : Oui, les âges, le sexe des enfants, garçons ou filles. C'est très évolutif, on n'a pas la même place pendant notre vie de grand-parent, si je puis dire. Les choses évoluent. Et puis lorsqu'il y a séparation des parents, c'est sûr que les relations peuvent être aussi altérées, surtout s'il s'agit des grands-parents paternels, qui perdent de la place auprès de leurs petits-enfants à ce moment-là. Souvent, ils sont pénalisés, les grands-parents paternels, dans des cas de séparation. Et puis on voit de plus en plus, aussi, des grands-parents qui divorcent, qui se séparent.

A.-L. T. : Ah oui ? D'accord.

M. D. : À 65 ans, les enfants sont élevés. Et puis, donc, ils trouvent une nouvelle compagne. Et là, ça crée souvent des problèmes, parce que les enfants ne supportent pas cette séparation. Si leur mère a été délaissée, par exemple, par leur père…

A.-L. T. : Ah oui.

M. D. : Ils vont mal le supporter, etc. Ils revivent un peu la même chose que lorsqu'ils étaient enfants, où ils souhaitaient aussi que les deux parents soient unis pour la vie. Mais c'est un peu pareil, et ça me surprend toujours de voir que, même s'ils ont fait leur vie, en effet, même s'ils ont tracé leur propre chemin, ils restent très, très fragiles par rapport à cela. Alors, ont-ils aussi des inquiétudes par rapport à eux-mêmes ? C'est possible aussi qu'ils se projettent dans l'avenir. Je ne sais pas. En tout cas, ça reste quand même une source de souffrance, la séparation des grands-parents, ou le divorce des grands-parents.

A.-L. T. : Alors, une autre question. C'est que là, on parle beaucoup des grands-parents qui se préoccupent de leurs petits-enfants. Il y a aussi des grands-parents qui ont une vie assez intense, qui voyagent, qui n'ont pas forcément le temps, pas forcément l'envie de s'occuper de leurs petits-enfants. Et ça, ça peut blesser aussi les parents.

M. D. : Tout à fait. Oui, il y a des grands-parents qui se sont éloignés psychologiquement de leurs enfants, parce qu'ils ont une vie personnelle qu’ils privilégient. Ils ne veulent pas de contraintes. Alors que souvent, lorsque les parents sollicitent les grands-parents, c'est à la limite du jour au lendemain. Il faut réagir tout de suite. Si c’est une garde d'enfant, c’est… Je ne dis pas « à la minute », mais ils peuvent être aussi placés dans des situations un peu d'urgence. Et là, ces grands-parents ne veulent surtout pas de contraintes. Ou alors, certains aussi se trouvent trop âgés, trop fragiles. Je voyais une grand-mère qui me disait : « Écoutez, moi, je veux bien prendre un des petits-enfants, mais je ne peux pas en prendre deux. C'est vraiment trop, trop fatigant. Et ma fille ne comprend pas. Elle ne supporte pas, elle dit qu'il faut absolument prendre les deux. C'est le « deux ou rien ». C'est le package, en quelque sorte !. Et puis aussi, je pense qu'on peut devenir aussi grand-parent plus tardivement, du moins dans ce rôle. Je pense à cette grand-mère qui a eu le premier petit-enfant. Elle avait 54 ans, elle était divorcée. Elle venait de vivre, ou elle vivait toujours, en tout cas, une vie amoureuse assez intense. Et devenir grand-mère, vraiment, ça la choquait. Elle ne voulait absolument pas devenir mamie. Et quand sa fille a accouché, elle a eu beaucoup de mal à assurer ce rôle, à prendre cette place de grand-mère. Et il a fallu qu'elle attende un an, un an et demi pour qu'enfin elle puisse accepter d'être à la fois amoureuse, d'avoir une vie sentimentale, et aussi d'être grand-mère. Il a fallu du temps et c'est pour ça, je pense, qu'il ne faut pas culpabiliser les grands-parents quand ils ne se sentent pas tout de suite grands-parents. Mais effectivement, c'est dommageable pour les enfants parce que… C'est dommageable en termes d'affection, de référence, de transmission. C'est dommageable pour les enfants, et les enfants en souffrent. Les grands-parents ne se rendent pas toujours compte de l’importance qu'ils ont dans la construction de l'enfant.

A.-L. T. : Tout à fait.

M. D. : Et il y a plusieurs façons de s'occuper des enfants, aussi. On sait qu'il y a 40 % des grands-parents qui s'occupent de leurs petits-enfants toutes les semaines.

A.-L. T. : Ah oui, c'est beaucoup.

M. D. : Oui, c'est beaucoup. 36 % s’en occupent soit le mercredi, soit pour conduire au sport, etc. Toutes les semaines. Il y a 36 % qui s'en occupent de façon occasionnelle. Et il y a 34 % qui ne s'en occupent pas du tout. Avec des façons de s'occuper des petits-enfants différentes, suivant l'âge de l'enfant, on l'a dit. Suivant la situation familiale, aussi, suivant les relations entre grands-parents et parents. Suivant aussi – ça, on ne l’a pas encore évoqué – la situation professionnelle des grands-parents, parce qu'il faut bien voir qu’il y a le tiers des grands-parents qui sont encore en activité professionnelle.

A.-L. T. : Oui, c'est énorme. Ça m'a surprise ce chiffre. Oui, qui n'ont pas la disponibilité, qui sont fatigués après leur travail…

M. D. : Oui, et parfois aussi, ce qui se passe, c'est que c'est une des lignées qui est privilégiée. Par exemple,  c'est souvent la lignée maternelle. On va confier son enfant à sa propre mère, etc. au détriment de l'autre lignée. Et puis il y a la distance géographique, aussi. On peut en parler. C'est difficile de s'occuper des petits-enfants quand ils sont à 1 000 km ou davantage.

A.-L. T. : Mais ça, la technologie a permis beaucoup de choses, quand même, aujourd'hui. Il y a une communication plus facile.

M. D. : Oui, pendant la pandémie, je sais que beaucoup de grands-parents – et puis nous-mêmes, nous l'avons fait – par WhatsApp, s'occuper de la scolarité des enfants pendant que les parents étaient en télétravail.

A.-L. T. : Ah oui ? À distance, vous le faisiez ?

M. D. : C'est mon mari qui le faisait, en tant que grand-père ! Et moi, je faisais autre chose. Je faisais des jeux, la conversation. Et l'autre grand-père, le grand-père paternel, tous les après-midis, c'était le jeu d'échecs pour l'un des petits-enfants. Alors c'était trop drôle parce que, bon, ça se passait bien, mais c'était plus difficile quand même que lorsqu'on est face à face. Et il y avait une petite anecdote de mon petit-fils, qui a 9 ans. Donc il était avec mon mari et, tout à coup, son crayon tombe. Et puis il demande « Mais je ne sais pas où est mon crayon, etc. Ou mon stylo ». Et mon mari lui dit « Mais regarde par terre. » Et il lui dit : « Mais comment tu sais qu’il est par terre, tu ne vois pas ! » Il y avait des choses cocasses comme ça, qui existaient. Ou alors, il disparaissait quelquefois parce qu'il allait aux toilettes, etc. Ou il allait se moucher. On ne le trouvait plus. Il n’était plus à l'écran, et il revenait ! Non, il y avait des moments très drôles, et surtout, bon, c'était pour, aussi, soulager les parents.

A.-L. T. : Parce qu'en fait, on a parlé beaucoup de la détresse, de la peine des grands-parents d'être séparés. Mais j'imagine que les petits-enfants aussi ont dû quand même ressentir aussi un éloignement fort.

M. D. : Ils ne l'ont pas beaucoup exprimé, les enfants. Parce que je pense qu’on leur a donné une vision très rationnelle de la chose. Il ne faut pas voir les grands-parents parce qu'il y a le virus, etc. Il y avait une petite-fille qui disait : « Eh bien, on ne veut pas que vous veniez parce qu’autrement, vous allez attraper le virus de papa et maman. » Et quand on a pu les voir, en tout cas, en ce qui nous concerne, nous, les grands-parents, ils étaient comme au garde à vous. On est rentrés dans la maison, ils étaient tous les trois. Il y avait trois enfants. Ils étaient au garde à vous. Ils nous regardaient et on sentait qu'ils avaient envie de nous embrasser mais ils ne s'autorisaient pas. On les avait préparés à la distance. Les plus grands avaient leur masque, nous avions nos masques. Et à un moment donné, évidemment, la petite de 4 ans et demi, elle a fondu dans les bras.

A.-L. T. : C'est bon !

M. D. : Et c'était du bonheur retrouvé. Et on a vu là l'importance, quand même, que les grands-parents peuvent avoir dans la famille.

A.-L. T. : Tout à fait. Et vous-mêmes, vous êtes grand-mère de combien d'enfants ?

M. D. : Dix petits-enfants.

A.-L. T. : De quel âge à quel âge ?

M. D. : De 16 ans à 4 ans et demi – 5 ans, maintenant, tiens !

A.-L. T. : Oui, donc ce n'est pas les mêmes relations entre…

M. D. : Ce n'est pas les mêmes relations du tout, entre l’adolescente et puis le petit bout de chou de 5 ans, qui est tout en spontanéité.

A.-L. T. : Mais la relation avec les adolescents, vous arrivez à la faire perdurer ? Ou c'est plus compliqué ?

M. D. : C'est autre chose. C'est-à-dire que là, dans l'adolescence, l'important, c'est quand même les copains, les copines, à qui on téléphone, qu'on va voir, etc. Je sens qu'on a moins d'importance, en ce moment. On ne les sollicite pas trop, on essaie de voir s'ils vont bien. On est très attaché à eux mais, quand même, on leur laisse plus de liberté dans la mesure où les parents, aussi, leur laissent un peu plus de liberté. On n'a pas de rôle éducatif, et donc l'affection passe par le téléphone, par des rencontres – moins fréquentes, quand même. Il y a quand même un éloignement qui se fait, en ce moment.

A.-L. T. : Et juste, est-ce que vous pouvez nous rappeler le numéro de « Allô grands-parents » ?

M. D. : Oui : 01 45 44 34 93, qui est ouvert tous les jours du lundi au jeudi, de 10 heures à 15 heures.

A.-L. T. : Je trouve ça bien que ça existe. Peut-être que tous les grands-parents ne le savent pas, d'ailleurs, mais…

M. D. : Voilà. Qu'ils ne restent pas seuls avec toutes leurs interrogations, leur souffrance et leur solitude. Ce qui est terrible, c'est la solitude des gens qui sont là, qui souffrent et qui n'osent pas en parler. Parce qu'il faut oser en parler pour ne pas s'enfermer dans cette souffrance. Et partager ses expériences avec d'autres, ça montre aussi que les autres peuvent avoir aussi des conseils pour nous. Ça peut aussi nous aider.

A.-L. T. : Merci beaucoup, Monique ! Alors il est bientôt l'heure de nous séparer, et j'ai toujours deux petites questions à la fin… Qu'évoque pour vous le jambon-coquillettes ?

M. D. : Alors, le jambon-coquillettes… Je ne sais pas si on est dans l'évocation mais en tout cas, on en a mangé hier. Donc, je pense que c'est une valeur sûre. C'est vraiment du plaisir dans l'assiette. Quand les enfants étaient petits, on leur servait du jambon-coquillettes. Ils préféraient d'ailleurs les coquillettes aux spaghettis, disons-le. Et je vois que mes enfants ont aussi toujours des paquets de coquillettes dans leur placard. Donc, il y a une transmission, on est dans l'intergénérationnel !

A.-L. T. : Tout à fait !

M. D. : Et chez nous, c'est « Avec du beurre, mamie, s'il te plaît, avec du beurre » ! Et le beurre qui fond, le beurre qui fait briller les coquillettes. Vraiment, c'est du plaisir dans l'assiette ! Ça traverse les générations ! Et parfois, on y ajoute aussi un peu de gruyère râpé.

A.-L. T. : Et alors quelle est votre recette S.O.S., vous, quand vous étiez maman, ou même avec vos petits-enfants, quand vous n'avez pas le temps de cuisiner ?

M. D. : Eh bien c'était souvent du riz. C'était aussi des pâtes. De toute façon, quand on leur demande ce qu'ils veulent manger, ils veulent manger des pâtes ! Ça c'est sûr ! Du riz. Comme j'étais en Bretagne avec eux, c'était aussi pas mal de crêpes. On faisait des crêpes. Voilà, tout simplement.

A.-L. T. : Merci beaucoup. C'était vraiment intéressant. Et puis le message c'est donc de, tant qu'on peut, tant qu’on peut le faire, c'est quand même de garder cette relation entre nos enfants et nos parents, qui est autant nécessaire pour les uns que les autres.

M. D. : Oui. Même s'il y a des limites, même s'il y a des insatisfactions. C’est la vie, aussi, on est toujours en mouvement.

A.-L. T. : C’est jamais parfait. 

M. D. : Bien sûr.

A.-L. T. : Merci beaucoup, Monique ! Au revoir !

M. D. : Merci, Anne-Laure.

A.-L. T. : Pour votre information, revoici le numéro d’« Allô grands-parents » : le 01 45 44 34 93, numéro que vous pouvez retrouver dans la fiche de cet épisode, ainsi que l'adresse internet de l'association de l'École des Grands-Parents Européens, qui propose également des médiations familiales et des groupes de parole.


Jambon Coquillettes
, un podcast du magazine Bubble, la vie de famille… en vrai !

 

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